La Culture Guidar

Q'

est-ce que la culture ? En quoi est-elle quelque chose d'important pour un être humain ? Les Guidar ont-ils aussi une culture propre à eux ? De la réponse à ces questions dépendra l'acceptation et l'adhésion à une association pour la culture, des sacrifices pour une telle organisation.

Certains auteurs ont pu identifier jusqu'à 200 définitions différentes du mot culture. Mais comme nous n'avons aucune prétention de donner un cours de sociologie ou d'anthropologie, nous allons nous concentrer sur ce qui peut nous être utile comme définition.

La culture, on peut dire, c'est l'âme même d'un peuple. Parmi les centaines de  définition de la " culture ", celle de la Conférence mondiale sur les politiques culturelles tenue à Mexico City, du 26 juillet au 6 août 1982 a convenu que : " La culture peut aujourd'hui être considérée comme l'ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l'être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances ". Dit plus simplement, " La culture est l'ensemble des connaissances et la façon de vivre d'une société, c'est-à-dire ses techniques de fabrication, ses rites, ses cérémonies religieuses, son organisation du village  et  de  la  famille ".

Cette même conférence de Mexico City a affirmé solennellement un certain nombre de principes devant régir les politiques culturelles et entre autres, les principes suivants :

"    L'affirmation   de   l'identité   culturelle   contribue   à   la   libération   des  peuples.
Inversement, toute forme de domination nie ou compromet cette identité.
L'identité culturelle est une richesse stimulante qui accroît les possibilités d'épanouissement de l'espèce humaine en incitant chaque peuple, chaque groupe à se nourrir de son passé, à accueillir les apports extérieurs compatibles avec ses caractéristiques propres et à continuer ainsi le processus de sa propre création.
Toutes les cultures font partie du patrimoine commun de l'humanité.
La communauté internationale considère de son devoir de veiller à préserver et à défendre l'identité culturelle de chaque peuple ".

La Charte culturelle de l'Afrique, adoptée par les Chefs d'Etat et de Gouvernement de l'OUA à Port-Louis (Ile Maurice) en juillet 1976 a, de son côté, inscrit dans son préambule que
" Tout peule a le droit imprescriptible à organiser sa vie culturelle en fonction de ses idéaux politiques, économiques, sociaux, philosophiques et spirituels ".

Posée ainsi, la culture est l'ensemble des règles qui gouvernent la vie des êtres  humains en société et, par conséquent, tout peuple possède sa propre culture.

Les Guidar avaient et, ont encore, dans une certaine mesure, comme tous les peuples du monde, leurs techniques de fabrication des objets dont ils ont besoin pour l'existence quotidienne, leurs rites, leurs cérémonies religieuses, leur organisation du village et de la famille. Ils ont leur langue et leur danse. Ils avaient leurs propres traditions.
 
Il s'agit de la tradition, comprise ici comme transmission permanente d'un contenu culturel à travers l'histoire, depuis un événement fondateur ou un passé immémorial d'un peuple. Dans ce sens, c'est un héritage immatériel d'un peuple et elle constitue le vecteur de l'identité de cette communauté humaine. " Dans son sens absolu, dit l'encyclopédie Wiképédia, la tradition est une mémoire et un projet, en un mot, une conscience collective : le souvenir de ce qui a été, avec le devoir de le transmettre et de l'enrichir ".

Tenant compte de cette importance de la culture pour tout peuple, constatant que la culture guidar est menacée de disparition, un groupe de Guidar a donc créé l'Association pour la sauvegarde et la promotion de la culture guidar (GUMA-ASPROCG).

En effet, la menace qui pesait et qui pend toujours comme une épée de Damoclès sur la langue guidar, un élément central de sa culture, n'est pas une vue de l'esprit. Les linguistes estiment que, dans le monde, une langue disparaît tous les 15 jours, soit 24 par an ! Et au Cameroun, comme dans de nombreux pays, face à l'impérialisme de langues dominantes comme le français, l'anglais ou le fulfuldé, de nombreuses langues ont disparu ces dernières décennies, en particulier au nord du pays. Les danses et les chansons guidar sont abandonnées ou négligées. Il n'est pas lointain le temps où celui qui exécutait une danse guidar était taxé de bilkijo, en clair, un primitif, un inculte. Au contraire, refuser de pratiquer la danse de ses ancêtres était plutôt considéré comme un signe d'" évolution ". Quant à la religion traditionnelle des Guidar, elle n'est pas seulement moribonde, elle fait l'objet de l'opprobre de la part de ceux qui ont changé de religion, notamment pour embrasser une des religions dites du Livre. A ce propos, il faut lever une équivoque ou une gêne qui est perceptible chez certaines personnes. Il n'a pas été dit que GUMA-ASPROCG veut que les Guidar reviennent à la religion traditionnelle. Le problème culturel en ce qui concerne les religions, se pose en ces termes : s'il est loisible à toute personne d'adopter une religion de son choix, pourquoi a-t- on tendance à se moquer de ceux qui ont décidé de continuer à pratiquer la religion traditionnelle ? Pourquoi ne respecte-t-on pas cette religion comme on respecte les religions chrétienne et musulmane ? En fait, nous devons interroger notre propre parcours : comment, dans quelles circonstances a-t-on été amené nous-mêmes (ou nos parents, pour les  plus jeunes), à changer de religion alors que nous étions nés dans la religion traditionnelle ? Cette question culturelle est d'une grande importance car, on voit bien, de nos propres yeux, où mène le non-respect de la croyance des autres, l'intolérance.

Au demeurant, il existe très souvent une corrélation entre le changement de religion, la disparition des noms originels et de la langue guidar. Il faut donc être clair : la disparition de  la culture augure à terme, celle du peuple guidar lui-même. Aujourd'hui, les changements profonds dans ce qui fait la notion de élfa, cette cellule de base du peuple guidar, menacent tout simplement cette cellule de dissolution. Rappelons que le élfa était construit autour des éléments de base suivants : la défense du groupe (en cas d'agression d'un membre) et la justice (émpél kiÿ ëéfa, la vendetta) ; le mariage à travers la dot ; la fête des jumeaux et les funérailles.

Lors de la constitution de GUMA-ASPROCG, le choix du nom a fait l'objet d'intenses discussions car le nom d'une association n'est pas un fait anodin. L'expression " défense de la culture " qui était proposée dans la dénomination de l'association a fait peur à certains qui y ont vu une attitude belliqueuse. Le mot " sauvegarde " qui a été préféré à  " défense " exprime l'idée que l'association a pour but d'œuvrer au maintien de ce qui fait l'essentiel de   la culture du peuple guidar : sa langue, son organisation socio-économique, sa philosophie de vie. Par " promotion ", nous entendons qu'après avoir étudié minutieusement les  différentes
 
composantes culturelles de notre peuple, nous en extirperons les aspects négatifs ou qui ne sont plus adaptés et, au contraire, nous allons développer les éléments qui le méritent. Par exemple, la danse guma, dont le mot a été intégré au nom de l'association, une danse prestigieuse, mérite d'être promue par les musiciens et musicologues, y compris par son intégration dans les musiques dites " modernes ". Notre cuisine comporte de plats qui méritent d'être promus tant au niveau national qu'international. Pourquoi le pain est-il devenu l'aliment de base de nombreuses familles guidar aujourd'hui, alors que nous ne connaissons même pas le blé ? Ne voyons-nous pas que le ndolé est exporté dans le monde entier ? Au contraire, certains aspects de notre culture risquent, de nos jours, d'être nuisibles à l'individu et à la société. C'est le cas du fait de prendre la femme d'autrui ou du levirat, qui comportent des risques par rapport à certaines maladies, comme nous l'avons montré dans une   plaquette
que nous avons publiée à  l'occasion de  la  1ère  AGO sur le  sida et  la  culture guidar.    Mais,
" promotion " de la culture veut aussi dire y intégrer de façon maîtrisée des éléments issus d'autres cultures. Nous avons dit que le Guidar manque d'esprit associatif, il est laxiste. Eh bien, il faut qu'il apprenne à s'organiser, qu'il apprenne à investir, etc. Par contre, " évoluer ", ce n'est pas créer des marchés quotidiens dans tous les quartiers et abandonner les travaux champêtres à 13 h pour aller boire !

Quels sont les atouts sur lesquels se fondent l'espoir de développement de notre association et les contraintes qui entravent son implantation effective ?

L'atout majeur de GUMA-ASPROCG reste la justesse de ses objectifs unanimement jugés comme nobles et incontestés mais il y a également et surtout l'existence au sein du peuple guidar d'une " élite " et d'une jeunesse scolarisée nombreuses.

Cependant, il faut déplorer les nombreuses contraintes auxquelles fait face l'association dont, paradoxalement, les plus importantes sont d'odre culturel. Il s'agit notamment de l'absence de culture d'association chez les Guidar, un peuple qualifié d'individualiste et d'acéphale par certains ethnologues, du laisser-aller, du laxisme, du manque de dynamisme (méssawdi, darawisa, néna mbardi, kakgëa mbardi) et du fatalisme (amawisa ). Il y a également une compréhension insuffisante ou erronée des objectifs de l'association et par conséquence un manque d'appropriation de ceux-ci par l'ensemble de la communauté ou même de ses élites. Pire encore, certains font des confusions volontaires ou non avec des agendas personnels cachés. Le résultat de cet état de fait est marqué par l'absence  des réunions paralysant le fonctionnement des organes de l'association, un manque cruel de ressources.

La solution à ces problèmes passera nécessairement par un apprentissage de l'organisation, l'acceptation des sacrifices pour des causes nobles, sans en attendre un intérêt personnel ou immédiat. Il faut savoir hiérarchiser les priorités dans la vie. En effet, pourquoi ne vient-on pas aux réunions ? Tout le monde dit qu'on n'a pas de temps ? C'est faux ! Nous trouvons tous du temps pour aller boire et jouer aux cartes, au football, etc. Pourquoi ne cotisons-nous pas ? Parce qu'on n'a pas d'argent, on est pauvre, rétorque-t-on. Encore faux !  Il y en a qui bâtissent des immeubles de plusieurs dizaines de millions. C'est parce que l'habitat est assurément important dans la vie d'un être humain. Mais ils ne peuvent  pas donner 10.000 F pour la culture. C'est parce qu'ils estiment que la culture n'a aucune importance dans leur vie. Pire, on boit tous les jours ou on fait d'autres dépenses de plaisir, parfois au risque de sa vie, mais on néglige sa culture.
 

Albert Douffissa